Bon an mal an, je passe pas mal de temps dans mon atelier entre mes outils et mon bric-à-brac de matériaux et d’objets récupérés. Il y flotte le parfum de l’envie de faire, de dire avec mes mains de vieux sculpteur un peu de la beauté de la matière.
Pour moi, en toute naïveté, sculpter c’est rechercher la beauté. Je sais bien que ce que l'on trouve beau dépend du siècle où l’on vit, varie selon les pays et les cultures, est conditionné par le milieu social, se déplace d’un individu à un autre. En somme, la beauté n’existe guère en tant que chose absolue. Il n’y a que des beautés relatives et changeantes. Mais ces considérations, dans l’espace presque sacré de l’atelier, sont bien lointaines. Je ne peux pas sculpter sans chercher ce qui a de la gueule, ce qui réjouit mon amour de la forme et du matériau, en mot ce que je trouve beau.
Comme on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiment, on ne peut faire de la bonne sculpture en recherchant seulement la beauté. Selon moi, une sculpture doit dire quelque chose. Elle doit raconter une histoire. Une histoire sans déroulement, une histoire qui est un lieu de convergence, d’idées dont on pense qu’elles sont intéressantes. Un carrefour. Voyez l’ouroboros. Ce serpent qui se mord la queue était, dans l’Égypte ancienne et le monde hellénique, un simple anneau symbole de l’infini. L'ouroboros représenté ici n’est pas celui des mondes égyptien ou grec. C’est un nœud en trèfle, un symbole qui, dessiné à plat, a été vivant dans le monde celtique. Si je lui rends son volume, sa tridimensionnalité, j’aurai beau le manipuler dans tous les sens, jamais je n’en ferai un anneau. La topologie s'y oppose. Des variantes avec nœud de l'anneau de base, les mathématiciens d’aujourd’hui savent qu'il en existe une infinité, toutes irréductibles les unes aux autres. Nous voici encore renvoyés à l’infini, mais d’une manière bien différente .
Métal, bois ou pierre
rêvant de beauté
matière
brûlant de raconter
dans le creuset de l'atelier
entre les doigts d'un vieux sculpteur
une histoire dont elle est
bien plus que lui l'auteur